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Une histoire au jour le jour... (3)

Les bras devant mon visage, je plongeai dans le vide, où plutôt vers le bitume qui défilait tout de même assez rapidement. Je ressentis la peur un centième de seconde, juste le temps que mon corps plane au-dessus de la route avant que j’heurte  l’herbe et la terre. Je fis plusieurs roulés-boulés, dévalant la colline que surplombait la départementale reliant Decize city à La Machine. Le crissement de pneus se fit entendre suivi du clignotement des feux de détresse, Sovan avait arrêté sa voiture. Ma course incontrôlable s’arrêta brusquement au moment où la pente s’inversait. Je ne ressentais aucune douleur, c’était aussi fantastique qu’incroyable, comment était-ce possible ? Mais je n’avais pas le temps de m’en inquiéter pour l’instant, je devais fuir. Par chance, j’avais, juste avant de sauter, réussi à faire lâcher le lien qui attachait mes mains. Je me mis à courir le plus vite possible, mais ce n’était pas facile, le terrain était accidenté, les arbres, arbustes et ronces avaient profité d’être sous la ligne à haute tension pour s’éparpiller et pousser en formant un véritable capharnaüm, heureusement pour moi, l’œil blafard de la nuit éclairait mon chemin. Malheureusement pour moi, il faisait de moi une cible facilement repérable, trop peut-être.

 

Je courais depuis plus de dix minutes, la peur guidait mes gestes et ma fuite, j’entendais régulièrement les appels lointains des frères Mendez. Mais plus je courais et plus j’avais l’impression qu’ils se rapprochaient, comment était-ce possible ? Je galopais pourtant vite, comme un dératé même. Il me restait encore quatre kilomètres à parcourir à travers bois pour rejoindre ma maison. Je devais faire fi de mon point de côté et de la douleur causée par mes muscles qui chauffaient, ainsi que des branches et ronces qui me fouettaient ou me griffaient. J’étais à bout de souffle, je devais faire une pause si j’espérais gagner sain et sauf ma maison en continuant ma fuite.

Arc-bouté, les mains sur les genoux, je soufflais tel un bœuf, mon cœur battait à tout rompre. Un craquement de branche un peu plus loin derrière mon dos retentit. Ce devait être eux, je n’avais pas assez récupérer mais je repartis, la peur m’injecta une nouvelle dose d’adrénaline pour me rebooster en effaçant un peu de ma fatigue et bloquant les signaux de douleur qui partaient en direction de mon cerveau.

La rosée commençait à perler sur le sol, rendant les touffes d’herbes éparses et les cailloux plus que glissants.

Ils continuaient d’hurler mon prénom, je cru maladroitement qu’ils perdaient du terrain, mais non, en fait, le vent me venait de face, ralentissant de ce fait la propagation de leur voix.

Me retournant tout en courant pour tenter de les apercevoir, je ne pris pas garde à une grosse pierre polis. Mon pied ‘zippa’ sur elle et mon corps bascula. Je vis rapidement le sol se rapprocher de mon visage. La dernière chose que j’entendis, fur le craquement sinistre, tel une branche que l’on casse, que fit ma mâchoire en se brisant. Avec lui, un éblouissement sensoriel aussi intense que douloureux. Tandis qu’un voile rouge passait devant mes yeux un symbole apparut sur mes paupières, un de ceux que j’avais par inadvertance écrit sur ma copie de mathématiques.

 

**

 

Lorsque je me suis réveillé, il m’avait semblé avoir tout rêvé. Mais la réalité qui s’apposa à mes yeux et mes autres sens, me dirent que tout était vrai, et surtout ma mâchoire brisée. J’étais de nouveau en compagnie de Sovan et Michel, retour à la case départ, ou presque, j’étais pour l’heure dans un lieu qui  m’était complètement inconnu.

Assis sur un canapé en velours rouge aux reflets ocre, mes pieds frôlaient une table basse composée d’un rocher brut surplombé par un verre en ovale évasé par le milieu. Devant moi, accolée à un mur peint avec un jaune pastel, une télévision couverte de poussière. Mes bras étaient de nouveaux attachés mais avec une paire de menottes, cette fois, qui appartenaient sans doute à Sovan. Je percevais les voix de mes ravisseurs dans une pièce à côté.

J’avais envie de tuer Prysc, car c’était à cause d’elle que je me retrouvai là, dans cette situation, enfin c’est ce que je tentais de convaincre mon cerveau, car elle n’y était pour rien au final, du moins j’étais tout aussi responsable qu’elle, j’aurai pu dire non.

La porte s’ouvrit à la volée, laissant apparaître sur le seuil Michel, précédé par son frère.

 

-            Tu es enfin réveillé, après plus de trois heures de sommeil, tant mieux, car il faut que nous parlions, introduisit le médecin d’un ton mielleux qui, à ma connaissance, ne lui correspondait pas du tout.

-            De quoi ? Rétorquai-je abruptement

J’arrivai à parler, sans réellement souffrir, ou plutôt, j’avais l’impression que plus le temps passé, moins j’avais mal.

-            Eh bien, j’allais dire de ta vie, mais les termes ‘ton avenir’ seraient plus convenables.

-            Je ne suis pas sûr de comprendre où vous voulez en venir. Vous allez me tuer, c’est ça ?

Michel éclata d’un rire gras, tandis que Sovan paru à la fois désappointé et vexé, un seul regard de sa part et son frère repris contenance. Quelle autorité, ais-je pensé..

-            Je pensais que tu me connaissais un peu mieux, commença le gendarme. Nous n’avons pas l’intention d’attenter à ta vie.

-            Si nous avions voulu te tuer, il y a longtemps que ce serait fait, ce n’est pas les occasions qui ont manquées.

-            Oui c’est vrai, mais à ma décharge, la situation pourrait prêtée à confusion, je suis attaché et vous êtes bizarres. Alors que me voulez-vous, si ce n’est pour me tuer que vous m’avez amené ici ?

-            Que tu nous rejoignes !

-            Je… quoi ? Et vous croyez que c’est en agissant ainsi que vous allez m’inciter à vous rejoindre ? Franchement, je pense qu’il y avait mieux à faire. Enfin pour ce que j’en dis.

-            En fait, il y a vingt-huit jours, à quelques heures prêts, que tu as été agressé, où plutôt mordu, ce n’était pas l’un de nous, mais un de nos émissaires. Tu as longtemps été cherché, puis tu as été trouvé, nous t’avons observé. Tu correspondais exactement au profil que nous recherchions.

-            It’s a joke ?

-            Non. Un de nos frères devait venir sur Terre et pour se faire, il avait besoin d’un corps. Tu pourrais répondre qu’il aurait pu prendre le corps de n’importe qui, mais c’est faut et je vais t’expliquer pourquoi. Il faut tout d’abord un groupe sanguin particulier, qui nous accueille, le groupe universel, qui est le tiens est celui adéquat pour nous. Viens ensuite la personnalité de l’hôte, tu allais parfaitement bien, discret, intelligent, critique, exactement celle de Torvin, notre frère…

-            Euh, où est-elle la caméra ? Par là ?

-            Cesse de faire l’idiot, ce n’est pas un jeu télévisé.

-            Attendez, si ce n’est pas une connerie, et voir si j’ai bien suivi, je vais essayer de récapituler. Vous, vous seriez des extraterrestres et un de votre race doit venir sur Terre. Et pour se faire, il doit prendre mon corps ? Je deviens quoi moi dans l’histoire, un pantin ? Hop je quitte ce corps, et je le cède à l’un des vôtres. Au fait je dois lui louer, lui vendre ? Parce que PAF je meurs ? Si c’est vrai, enfin je n’en crois pas un mot, vous n’avez jamais eu la décence d’esprit de demander au propriétaire légitime du corps ce qu’il en pensait, ou même s’il était d’accord ?

-            J’oubliais, tu es également sarcastique, encore un trait de caractère commun avec Torvin. Quoi qu’il en soit tu as bien résumé, à part que Sovan et Michel sont les prénoms de nos hôtes. En fait Michel est habité pat Thélias et moi c’est par Nan’Quérib Doziko.

-            Ouah, quelle imagination, fis-je inquiet.

-            Je te le répète ce n’est pas une blague.

Sovan enserra sa tête entre ses mains, je sentais que je l'énervais à faire comme si je ne comprenais pas, mais je ne comprenais pas toutes les implications, encore aujourd'hui j'ai du mal.

-            Je vais continuer Sovan. Non, nous ne pouvons pas demander au propriétaire des corps que nous habitons, car nous sommes juste une essence immatérielle, lorsque nous transitons sur Terre, et pour survivre, il nous faut habiter des corps humains. De plus, vos yeux ne sont pas assez puissants pour nous voir dans notre état de transit. Si nous choisissons des corps sur Terre, c’est parce que chez nous, sur Tega-1, une guerre globale fait rage, et pour ne pas mourir, nous devons venir nous réfugier chez vous.

-            Nous avons bien essayé de prendre des corps sur d’autres planètes, malheureusement, au bout de 24 heures, 48, peut-être moins, les enveloppes charnelles explosaient et celui qui l’habitait, l’un des nôtres, mouraient également, compléta Sovan.

-            Et vos adversaires viennent également sur Terre ?

-            Non, juste notre race. C’est le fruit de recherches qui ont durées des décennies, qui nous permis de changer de corps, et jusqu’à présent, nos ennemis ne savent même pas ce que nous pouvons faire.

-            Mais si je refuse que pourriez-vous y faire, car si vous me forcez, qu’est-ce qui m’empêcherait de me suicider ?

-            Nous car apparemment tu ne comprends pas le sérieux de la situation. Mais la question ne pose même pas, car le processus d’accaparation a déjà commencé et sera bientôt terminer.

-            Mais… quoi ? Alors si Sovan était tout mielleux avec moi, c’était juste par intérêt ?

-            En fait, oui, car Torvin n’est autre que le Prince de notre race, mon fils. Alors il fallait que je t’ai à l’œil pour que rien ne t’arrives. Et, non parce qu’au premier abord tu m’as semblé sympathique et que je me suis rappelé comment j’étais à ton âge.

Michel quitta la pièce sans un mot.

-            Donc ce que tu m’as dit aujourd’hui était vrai ?

-            Et vois ce que je suis devenu, j’ai changé, je ne suis pas exceptionnel, je n’attire pas l’attention, je suis là où je dois être, me fondre dans la masse. Michel, c’est la même chose, s’il voulait il pourrait faire appel aux incroyables possibilités et connaissances qui sont les nôtres, pour être le meilleur chirurgien dans n’importe qu’elle spécialité au monde. Mais il ne le fait pas, il sait qu’il doit, que nous devons rester discret, juste au cas où.

-            Ça veut dire que si j’accueille, enfin, maintenant c’est sûr, Torvin, je deviendrai votre fils ?

-            En effet.

-            Et depuis combien de temps, n’avez-vous pas vu votre fils, Nan’ Quérib Doziko ?

-            Tu peux continuer à me tutoyer et à m’appeler Sovan, tu sais. Il vaut mieux ne pas s’échapper, se tromper et ainsi se faire remarquer en public, ce qui attirerait inéluctablement l’attention. Pour répondre à ta question, cela va faire presque douze ans que j’ai quitté ma planète, donc autant de temps que j’ai délaissé mon fils, et sache que je regrette amèrement cette situation.

-            Et tu n’as pas peur qu’il t’en veuille ?

-            Non, ne t’en fait pas pour ça, il connaît les raisons, il sait que j’étais obligé de partir. Nos retrouvailles se passeront bien, j’en suis convaincu.

 

Michel revint s’asseoir à côté de moi, en déposant sur la table basse un classeur comprenant une soixantaine de feuillets. Il me tendit, un document pré-imprimé. Dans le même temps il sortit un stylo bille chromé de sa blouse de médecin, qu’il n’avait même pas prit la peine de retirer.

Je pris le papier qu’il me tendait et le lu, de temps à autres je quittais le document des yeux, et remarquai que les deux frères m’observais assidument. Inquiet, je replongeais dans le document. Il indiquait notamment que je m’engageais à ne rien révéler de mon état ni me mettre au devant de la scène. Même si le mot ou le titre n’était pas indiqué, je compris qu’il s’agissait d’un pacte. Je pris le stylo, l’approchai de la feuille, mais me ravisai. Je le fis tourner entre mes doigts. Sortir de l’anonymat oui, c’était tentant, mais retomber dans un autre anonymat, ça l’était beaucoup moins. J’hésitais. Que faire ? Je reposai le stylo sur la table. Remarquant qu’il n’était pas bien positionné, je le remis parallèle à la feuille. Les frères Mendez comprirent par ce geste que cette situation me stressait.

-            Prends tout ton temps pour réfléchir Dorian, me glissa Sovan, je sais que c’est une situation difficile.

-            Mais, Sovan, tu sais bien qu’on ne peut pas attendre éternellement, le mouvement s’effectuera bientôt, tu es bien placé pour le savoir.

-            Calmes toi, calmes toi. Je sais ce que je fais, tu ne vois pas qu’il stresse, ne te rappelles-tu pas comment tu étais… comment était Michel avant que tu ne l’intègres. Sovan, Michel, nous étions tous les deux comme Dorian, on sait par quoi il passe. Alors maintenant ressaisis toi, et si ce n’est pas trop te demander, essaye d’être un peu compatissant si tu le peux.

-            Dorian, nous savons ce qui peut se passer dans ton esprit. Mais rassures-toi, en fait, même si tu es habité par mon fils, tu seras toujours présent, tu assisteras à tout.

-            Mais je croyais, que vous aviez dit que je n’exciterais plus, si j’étais habité par l’un de vous, m’avez-vous mentit ?

-            Oui, et non. En fait pour nous ça a fonctionné, nous avons pu garder en nous l’esprit du propriétaire légitime de nos hôtes. Alors nous pensons être des exceptions, mais il est possible que ça ne le soit pas.

-            Vous tentez de me perturber. Vais-je survivre ou non ?

-            C’est 50-50, je ne peux en dire plus, car je l’ignore. Préfèrerais-tu que l’on te mente ?

-            N’est-ce pas ce que vous avez déjà fait auparavant ?

-            J’avoue et je m’en excuse Dorian, mon frère ne voulait pas agir ainsi. C’est de ma faute si nous t’avons dit toutes ces choses. Je pensais que ce serait le meilleur chemin à prendre, je me trompais, il doit te connaitre mieux que moi de toutes évidences.

-            Michel qui s’excuse de lui-même, il va vraiment tomber de la merde… euh désolé, je me sentais honteux, étais-ce moi qui avait parlé.a

-            Euhm oui ce n’est pas faux. Mais bon, je suis vraiment désolé aussi Dorian.

 

J’avais envie de prendre mon portable et d’appeler Prysc pour qu’elle m’aide à faire un choix, mais en agissant ainsi, j’allais contrevenir à ce que j’appelai ‘l’article un’, le secret de cette existence. En même temps, je n’ai pas envie de lui cacher ça, et puis cet article un, ne s’applique uniquement dans le cas om j’accepte. Mais si j’accepte, je deviendrai ce Torvin, et je ne verrai pas l’intérêt de dévoiler ma véritable identité… étrange, cela ferait donc pencher la balance de mon côté.

 

Ils me regardaient tous deux d’un regard inquiet et à la fois désinvolte. A part peut-être Sovan, qui voulait que je sois d’accord pour léguer mon corps à son fils. J’avais remarqué une larme perler dans ses yeux lorsqu’il m’avait dit que cela faisait près de douze ans qu’il avait quitté son fils, à regret. Je ne lui devais rien, mais je savais qu’en acceptant il serait si heureux, que mon hésitation se fit plus vive encore.

 

Je pris une grande inspiration et je signai ce pacte. Il était minuit moins deux et des éclairs gigantesques strièrent le ciel Machinois. Il n’y avait pourtant eu aucun prémices à ceux-ci, la météo avait annoncé un ciel clair, radieux même.

Je me suis approchait de la fenêtre, les yeux me brûlaient et je ne voulais pas qu’ils me voient pleurer, car ce n’est pas ce que je ressentais en ce moment, je ne sais pourquoi cela se passait ainsi. Sovan s’approcha silencieusement derrière moi et posa ses mains sur mes épaules, il me souffla que tout irait bien, que j’avais pris la bonne décision. Il me fit faire volte face, Michel venait vers nous dans sa main un verre, il me l’offrit. Le regardant pour le remercier, je le vis sourire, mais pour la première fois c’était un sourire franc qui illuminait son visage.

Je remarquai à cet instant le tic-tac incessant et escagassant de la pendule murale fixée au-dessus de la porte, il me restait une minute. Une seule minute pour vivre seul et maître de mon corps, j’en tremblais.

 

Les frères Mendez levèrent leur verres et d’un commun accord silencieux s’exclamèrent en chœur « A une nouvelle vie sauvée sur Tega-1. » Je les accompagné en pensant en moi-même « …et à une vie s’évaporant surement d’un corps en vie ».

 

L’aiguille des secondes sembla s’accélérer, mon cœur s’emballait, je ne contrôlais plus rien, enfin, à savoir si j’ai réellement contrôlé quelque chose.

 

Plus que dix secondes, je me suis retourné vers la fenêtre, dans le ciel les éclairs se déchainaient, créant des symboles, tels ceux qui m’étaient apparus sur ma copie de maths.

 

Premier ‘dong’ de l’église, la tête me tourna. ‘Dong’. Mes jambes tremblèrent, devenant coton je m’écroulai. Troisième et quatrième  ‘dong’ ma tête heurta le sol. ‘Dong’. Un filé de sang s’écoula sur mes yeux. ‘Dong’. Au travers de ce voile grenat un éclair m’emmena. ‘Dong’. Me fis voir des choses. ‘Dong’. Des choses, étranges. J’eu l’impression d’être passé dans un étroit tuyau, sombre, froid, effrayant. ‘Dong’. Soudain un éclat lumineux, puis deux, enfin des milliers. ‘Dong’. Des millions, ils m’aveuglèrent. ‘Dong’. Je ne sentais plus rien.  Douzième ‘DONG’. J’étais mort…

 
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